Par le Frère Francisco Berbegal Vazquez, CM

D’abord, je veux remercier le Père Rolando pour avoir continué sa communication avec moi. Je suis d’accord avec lui lorsqu’il déclare : Nous ne sommes pas radicaux parce que nous nous consacrons à la mission, mais au contraire, parce que dans un dialogue de notre liberté de créature avec la liberté du Créateur, nous avons conclu que tel était notre chemin, il n’y a pas d’autres choix que la radicalité. Espérons que cette radicalité nous conduira, le cas échéant, à réviser notre langage pour être plus fidèles à l’évangile de la vocation.

Je veux poursuivre ma réflexion sur la culture des vocations afin de voir si nous pouvons approfondir notre compréhension d’un thème bien précis, à savoir les différences générationnelles. Pour être plus précis, je fais référence au vieillissement des provinces et au défi de cette réalité pour la promotion des vocations dans une province.

J’aborde cette question avec le Père Rolando car cela me touche personnellement. Je vis actuellement dans une communauté composée de seize confrères. Le plus âgé a 99 ans et le plus jeune, moi-même, a 47 ans. L’âge médian des confrères de la maison est de 82 ans. Le plus jeune après moi a 73 ans (une différence de vingt-six ans). Je ne pense pas que ma situation soit unique. 

Classification des  Provinces et Vice-Provinces selon l’âge medium

Ecuador 49.1 Curitiba 59.6 USA – New England 69.9 Ireland 74.4
Fortaleza 47.9 China 58.8 Portugal 68 Zaragoza 73.7
Mozambique 47.7 Rio de Janeiro 56.7 Italy 66.1 Curia and Missions 72.9
Ethiopia 46.7 Eritrea 56.5 Slovenia 65.5 St. Vincent de Paul 71.6
Northern India 46.5 Peru 56.4 USA – East 65.3
Vietnam 46 Philippines 56.4 France 65.3
Southern India 45.4 Mexico 56 Austria-Germany 64.2
Congo 45.3 Costa Rica 55.9 USA – West 64.1
Cyril & Metodius 45.3 Poland 55.4 Oceania 61.8
Nigeria 44.3 Argentina 54.7
Cameroon 44 Orient 54.4
Central America 53.8
Colombia 53.8
Madagascar 53.3
Chile 53
Puerto Rico 52.1
Indonesia 50.8
Slovakia 50.2

Beaucoup de confrères jeunes et d’âge moyen se retrouvent dans une situation similaire à la mienne. Ils sont dans une communauté vieillissante sans compagnons de leur âge… un grand écart générationnel. Je sais cependant que ce n’est pas la réalité de toute la Congrégation. J’ai étudié notre catalogue en ligne et classé les 37 provinces, les 4 vice-provinces et la réalité de la Curie avec sa mission régionale et internationale par âge. Selon mes constatations, 30 % des provinces ont un âge médian supérieur à 60 ans.

Cette réalité nous interroge : Comment pouvons-nous être connectés au monde d’aujourd’hui et répondre aux défis actuels alors que les communautés locales semblent être à la retraite en raison de l’âge avancé des confrères ? Comment prendre soin des jeunes confrères pour ne pas créer des situations d’épuisement (en les chargeant de plus de responsabilités qu’une seule personne ne peut en supporter) ou des situations de solitude qui résultent du fait de vivre au milieu de missionnaires dont l’âge et la pensée est tout à fait distincte de la leur ?

Au chapitre cinq de son livre, Coordonnées pour une culture vocationnelle vincentienne, le Père Rolando nous propose quatre coordonnées qui pourraient être tracées comme un plan cartésien. Cela nous permettra de planifier ce que nous devons faire en ce qui concerne chaque détail spécifique de la proposition de création d’une Culture Vincentienne des Vocations. Il évoque [a] la prophétie authentique, [b] la radicalité ou l’extinction, [c] rajeunir ou vieillir, [d] le temps est supérieur à l’espace.

On voit qu’en parlant de la troisième coordonnée, il se réfère à la question du vieillissement et déclare : Dans la théologie rafraîchissante du Pape, les structures ecclésiales et les institutions vincentiennes n’ont que deux voies ouvertes : soit elles sont revitalisées dans le Christ qui est la vraie jeunesse d’un monde vieilli (Christus Vivit, n° 32) ou simplement s’enfermer dans leurs habitations sécurisées, ce qui les rend médiocres, vieillissants et, par conséquent, ils commencent à souffrir de la sclérose ecclésiale (cf. Christus Vivit, n° 35) . En même temps, cette sclérose ecclésiale vide les membres de leur créativité et de leur capacité à savourer la mission et, par conséquent, leurs «visages de vinaigre» font fuir quiconque discerne une vocation.

Notre confrère a développé ce thème et fait trois propositions qui peuvent nous aider à développer une culture vocationnelle vincentienne.

  1. Se vêtir d’amour : notre confrère commence par les paroles du pape François : Jésus, l’éternel jeune, veut nous faire don d’un cœur toujours jeune. Il nous invite en même temps à nous dépouiller du “vieil homme” pour revêtir l’homme “nouveau” (cf. Col 3, 9.10). En un mot, la vraie jeunesse, c’est avoir un cœur capable d’aimer (Christus Vivit, n° 13) … et il conclut par les mots suivants : écouter les jeunes peut nous aider à nous ressourcer. Je comprends que cette proposition s’accorde avec la dimension de la sensibilité et je crois aussi que dans le cadre de la prière, le temps d’une retraite, nous pouvons approfondir notre compréhension de ce concept de se vêtir d’amour. Parallèlement, le Père Rolando nous propose d’être à l’écoute des jeunes. Je demande au Père Rolando : de quels jeunes parle-t-il? Dans quelles situations faut-il le faire ? A quels thèmes devons-nous être attentifs ? Comment ce processus d’écoute nous aidera-t-il à aimer d’une manière plus profonde ?

 

  1. Conversion missionnaire : encore une fois l’auteur le dit très clairement : Vivre en position défensive, sans mettre le prisme d’une culture vocationnelle pour confronter notre manière de vivre et de servir, peut devenir notre pire ennemi, celui qui nous attaque continuellement et en silence. Je suis membre de la Congrégation depuis vingt-cinq ans et je sais que la conversion missionnaire et l’évaluation de nos œuvres ont toujours été un axe de réflexion dans ma province. Par conséquent, il semblerait que nous respections cette proposition. J’ai cependant l’impression que nous ne semblons pas capables de passer des idées à la réalité concrète. En effet, je suis conscient de certaines réalités qui m’obligent à poser la question suivante au Père Rolando : qui doit mener à bien ce processus de conversion missionnaire et comment doit-il se faire ? Si le Visiteur promeut le changement, alors très vite on entendra des individus qui commenceront à dire que le Visiteur impose sa volonté et agit de manière autoritaire. Si les communautés locales sont autorisées à devenir les protagonistes de ce changement, des confrères individuellement vont prendre  immédiatement une position défensive. Si cela est laissé à une Assemblée provinciale, le pire scénario est qu’aucun accord ne sera trouvé  atteint tandis que le meilleur scénario est qu’un plan est élaboré, mais ensuite ce plan est classé et oublié.

 

  1. Rêvez grand : l’auteur réfléchit sur notre Fondateur : Seul un rêveur comme Vincent de Paul pouvait inspirer les autres à tout quitter pour consacrer leur vie, sans reconnaissance ni gloire, au service des pauvres. Seul un individu très inspiré aurait osé étendre sa Congrégation récemment établie et faire en sorte que les Missionnaires et les Sœurs commencent à exercer leur ministère dans des endroits au-delà du continent européen. Vincent a toujours maintenu sa jeunesse, même lorsqu’il avait presque quatre-vingts ans… et les vincentiens du XXIe siècle ont besoin de revitaliser leur capacité à rêver. Je me considère comme un rêveur. Au cours de l’année qui vient de se terminer, j’ai présenté au Conseil provincial une proposition pour l’évangélisation des jeunes et j’ai présenté à mon supérieur local trois propositions. Toutes les propositions ont été rejetées… elles étaient perçues comme intéressantes et très vincentiennes, mais il y avait un souci de continuité : qui continuerait ce projet, cette incitation si je n’étais plus à cet endroit ? Peut-être la question la plus compliquée apparaît dans ce domaine : comment équilibrer les sensibilités des missionnaires plus âgés avec celles des missionnaires plus jeunes ?

J’attends la réponse du Père Rolando et je sais aussi qu’il n’a pas de recette magique qui résoudra tous ces problèmes. Je crois cependant que le dialogue et la réflexion communautaire nous conduiront à nous engager dans le nécessaire et urgent processus de discernement.